Vers un nouvel art de bâtir - nos villes vont cesser d’être le bras armé d’une vieille doctrine totalitaire : celle du robot-ogre, normalisé et globalisé, dont la beauté de brute ne s’exprime qu’en formatant ses habitants et en violant les paysages. Elles vont se différencier peu à peu comme autant de concrétions naturelles où s’accumuleront ingénieusement les ressources locales, les cultures, les désirs et savoir-faire.

"VV" - un blog pour imaginer cette mutation, partager nos expériences, discuter, se rencontrer, proposer...

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3 nov. 2012

machine conviviale

thème mécanisation / texte et dessin A.S. /

Laver. Sécher. Causer... Allure juvénile et petit visage ridé, madame X m’a emprunté soixante centimes pour faire marcher le séchoir du Lavomatic. Remarquant son léger accent étranger, je lui en demandais l’origine.

- Je suis d’ici, une pure catalane, mais j’ai fait un AVC il y a huit ans,
   qui m’a laissé sans pouvoir parler ni manger et à demie aveugle.

- Vous avez sûrement fait une rééducation avec un bon orthophoniste,
   car vous avez parfaitement récupéré.

- L’orthophoniste je l’attends toujours ! J’ai pris sur moi.
   Je me suis débrouillée seule.

Elle m’a alors raconté la bataille qu’elle a menée, des mois et des années durant, pour retrouver ses mots, arriver à les prononcer de nouveau. Puis elle est partie chercher la monnaie que je lui avais prêtée chez son amie coiffeuse de l’autre coté de la rue. Moralité : Nos voisins sont formidables et les machines à laver ne demandent qu’à être partagées.

2 nov. 2012

mère commune

thème : communaux / texte P.G. & dessin A.S./

Notons l’importance d'un glissement sémantique en remarquant qu'"intérêt" est désormais très loin de son point origine : l’interest en latin, l’intersum, est à la fois ce qui "est entre" et ce qui importe. Il est un lien faisant société et non un lamentable profit financier. De même, l’économie en grec ancien correspond à la meilleure gestion possible, non à une triste réduction des dépenses. Passons sur le mot capital qui désigne ce qui importe le plus, ce qui est à la tête… Oublions enfin le progrès, qui aurait pu glisser vers l'idée d'un "sens commun" mais se fond désormais dans la croissance du Pib que nos économistes véreux attendent comme le Saint Graal. Il est assez singulier que ces mots soient vulgarisés dans une logique monétaire bornée, alors qu’ils sont les clefs pour comprendre la relation intelligente des individus en société. Si nous voulons comprendre le sens de ces mots et sortir de notre prison financière, il nous faut ajouter un second terme : parlons déjà d’un intérêt-commun et d’une économie-soutenable, en attendant que s'imposent le capital-fondamental et le progrès-durable, pléonasmes qui se perçoivent étrangement comme des oxymorons !

Cependant, la globalisation économique et ses vaines tentatives d'extension sur la morale s'achève déjà sur une unique prise de conscience collective : nous vivons dans une biosphère et notre "intérêt commun" consiste à la préserver. Sa pérennité devient notre capital, mère des mères, grande poupée gigogne qui semble contenir toutes les autres. Matriochkas dont les éléments sont autour de nous aussi bien qu'en nous-mêmes. Petite dame Nature à la fois externe et interne, allant de la planète aux micro-organismes qui composent notre corps. Grâce à la sphère technique d'information qui va de l'échelle micro-individuelle à celle de la globalité, nous comprenons que nous sommes les fragments de Madame Gigogne. La biosphère entre dans nos têtes comme une évidence et nous n'avons déjà presque plus à nous fatiguer en multipliant les pléonasmes car chacun pressent ce que signifie fondamentalement capital, intérêt et économie. C’est l’avantage du glissement sémantique : il n’est ni irrémédiable, ni irréversible… Il glisse sur l’air du temps. A nous d’intégrer la logique gigogne de la biosphère. A nous de comprendre que le changement est toujours possible dans ces "intérieurs", en chaque lieu, de tout temps.

27 oct. 2012

sens commun

dessin R.H.

Brice Couturier, défenseur des lumières, comme il aime à se présenter sur France-Culture tous les matins, disait récemment que notre devoir est de chercher le commun parce que la diversité nous l’avons déjà… Il me semble que nous sommes en train de perdre la diversité sans gagner le commun. La morale universelle des droits de l’homme semble un socle commun raisonnable, mais nous oblige- t-elle à une forme commune ? Désirer porter le voile me parait du même ordre que préférer des murs en pierre de 1m80 de haut le long de son jardin. On peut l’interpréter comme un acte défensif excessif, mais aussi comme un certain confort social. Je ne dis pas qu’il faut mettre des murs partout ou porter le voile, je dis que certains villages magnifiques sont subdivisés en parcelles emmurées sans que ça déchaine les foudres du vingt-heures, alors que le fait de porter le voile semble une atteinte aux droits de la femme en l’occurrence. Je n’ai pas été élevée ni sous un voile ni à l’intérieur de murs, mais j’admets volontiers que l’un et l’autre puissent paraître nécessaires, culturellement et psychologiquement dans certains cas.

Le caractère universel d’une morale devrait se limiter à reconnaître l’autre comme de la même espèce que soi. Si c’est le cas, elle postulera que tuer et voler, c’est mal et qu’il vaut mieux ne pas mentir ni faire souffrir autrui. Au-delà de ça, chaque culture fait son nid, et souvent accepte certaines souffrances, en échange d’actes d’une valeur censée être supérieure. Souvent elle préfère faire souffrir l’individu pour préserver l’ordre social. Notre société occidentale essaie d’inverser cette tendance en privilégiant l’individu au détriment de la collectivité. Dans un cas comme dans l’autre la souffrance arrive toujours à un moment du parcours. Vouloir éradiquer la souffrance, c’est supprimer la condition humaine. Les cultures anciennes s’évertuent à donner un sens à cette souffrance. La culture internationale postule que la souffrance n’a aucun sens, et la rend extrêmement angoissante. Plutôt que de surmonter la souffrance (qu’elle soit physique ou morale) par le sens, on cherche à la surmonter par la technologie, voire l’"humain augmenté". Le sens est quelque chose que chacun peut s’approprier, la technologie s’achète.

C’est dans ce schéma que se retrouve l’architecture, condamnée à subvenir au confort physique de l’individu, plutôt qu’à construire des sens communs, localement, où chacun puisse trouver sa place. La forme universelle me semble un système totalitaire , par définition sans issue, puisque sans autre possibilité. La relocalisation de la forme est une nécessité aussi bien écologique qu’esthétique, voire démocratique.

=> sujet [communaux] / message précédent : intérêt commun

22 oct. 2012

intérêt commun

dessin N.D.

L'architecture vernaculaire et les villes et la campagne qu'elle génère, facilitent la condition d'homme face à l'adversité du "monde". L'architecture vernaculaire reflète une proximité du monde naturel, physique, symbolique et la nécessité de vivre en "intelligence" avec. Ajoutons que les villes et la campagne vernaculaires favorisent l'"intérêt commun" des hommes. Par exemple, si nous pensons aux menuiseries d'une habitation vernaculaire, la porte en bois révèle la forêt qui a permis à l'arbre de pousser, mais aussi la main de l'homme qui a façonné la matière. L'homme est ainsi à la fois proche du monde et de ses semblables. La pérennité de la porte, de la forêt et de l'action du menuisier prend alors spontanément sens.

L'action humaine est moins vaine dans l'héritage et la transmission d’un patrimoine, matériel ou immatériel, qui interpelle la mémoire et permet son adaptation (on en revient à la "règle générative" albertienne et au principe d'"imitation" cher à Quatremère de Quincy...), car nos semblables ne sont pas simplement les vivants qui nous entourent, mais aussi les êtres d'autres époques et de demain (par exemple le menuisier qui a fabriqué cette porte ancienne et l’enfant qui l’utilise aujourd’hui). Dans ce sens, l'architecture vernaculaire, dans ses lentes transformations et son ancrage dans le paysage qu'elle constitue tout à la fois, est rassurante pour l'âme humaine. Elle sert un intérêt commun au delà de notre propre finitude. Un groupe industriel qui conçoit une porte qui finira la génération suivante dans une décharge ne fait pas société. Je dirai, enfin, que l'architecture vernaculaire ne garantit pas nécessairement le "bonheur" (la "tranquillité de l'âme" dans le sens antique) mais que son cadre le favorise, de la même manière que les formes urbaines classiques avec leurs places publiques favorisent l'entente des citoyens sans pour autant la garantir... L'agora peut être le lieu de la concorde mais aussi le théâtre d'un coup d'état. Mais sans agora, peu d'espoir d'une entente citoyenne…

"De même, en effet, que l'opinion des hommes n'est pas le même sur toutes les choses que le vulgaire considère en quelque sorte comme des biens, mais qu'ils s'entendent sur certaines d'entre elles, celles qui touchent à l'intérêt commun ; de même, c'est ce but, le bien commun et public, qu'il faut se proposer." (Livre XI, Marc-aurèle, Pensées pour moi-même)

=> sujet [communaux] / message précédent : progrès humaniste

10 oct. 2012

musée-monument

dessin A.S.

Les musées s’emploient souvent aujourd’hui à optimiser les flux de ceux qui les parcourent : il faut éviter les sièges qui pourraient les ralentir, les vues sur l’extérieur qui pourraient les distraire. Le but de ceux qui les managent est visiblement de faire du chiffre, pas de la poésie. Mille, cent mille, un million de visiteurs, c’est une manne pour le commerce et l’industrie touristique. Et n’allez pas critiquer puisque c’est pour une noble cause ! On peut voir dans ces musées des œuvres parfois superbes, mais les gens qui s’y rendent à la queue leu leu y sont passablement ridiculisés. Venir de Chine ou d’Amérique pour défiler devant de grandes ou de petites Vénus de Milo, un audio-guide à l’oreille et un appareil photo à bout de bras, a quelque chose de piteux . Et puis, par rapport aux torses de marbre et aux belles épaules des statues antiques, les anatomies chétives ou les gros ventres de leurs successeurs, en jean diésel ou simili, ne sont guère mis en valeur.

Comment seront les musées vernaculaires de demain ? Enracinés dans une histoire, dans un territoire ? Y en a-t-il déjà dont on puisse s’inspirer ? De passage à Paris, je suis allé l’autre jour au musée des Arts et Métiers. On peut y voir l’avion de Blériot, avec lequel il a traversé la manche en 1908, suspendu avec deux autres aéroplanes de la même époque dans la nef de l’ancienne église de Saint-Martin-des-Champs. Cette nef se termine par une abside, entourée de chapelles rayonnantes, qui inaugure (on est au tout début du douzième siècle) l’architecture gothique avec ses voûtes sur croisées d’ogives et ses grandes verrières. Témoignages croisés d’une révolution architecturale qui va engendrer toutes nos grandes cathédrales, et d’une révolution technique (le moteur à explosion) qui va permettre l’émergence puis le développement exponentiel du transport aérien et automobile, cette église-musée est un lieu qui oblige à la réflexion.

Qu’est ce qui est art et qu’est ce qui est technique dans notre aventure humaine ? Son aménagement avec une rampe dissymétrique en structure métallique qui permet de monter jusqu’au dessus des avions en admirant quelques machines et objets d’il y a cent ans, met joliment en scène les visiteurs qui s’y aventurent et qui découvrent les autres d’en haut. Nietzsche dit quelque part qu’il faudrait construire des lieux pour penser. En voilà un bel exemple. Les musées vernaculaires ne seront pas des machines à regarder, ou des dispositifs conçus pour gérer des flux de touristes désœuvrés, mais des lieux poétiques, propices à la méditation et à la rêverie. Des lieux où l’on se sentira soi-même acteur de la grande et un peu terrifiante aventure qui nous projette, sans nous demander notre avis, dans un espace et une histoire dont nous avons maintenant la charge.

25 sept. 2012

progrès humaniste

dessin E.S.

Les Français sont fiers de leur gastronomie, de leurs innombrables fromages, de leurs vins délicieux. Ils sont également fiers de leurs cathédrales, palais et villes historiques, mais contrairement aux vins et aux fromages, ils n’ont pas l’idée de continuer à en produire de semblables et se contentent de « classer » ceux qui subsistent. De ce fait, les savoirs faire artistiques et techniques qui ont permis de constituer ce patrimoine bâti se perdent. C’est un peu comme si l’on écrivait des thèses sur le vin de Bordeaux ou le crottin de Chavignol, qu’on photographiait ces denrées sous toutes les coutures, qu’on les mettait au musée, mais que personne ne se souciait d’en produire ni d’en consommer de nouveau.

Quand on pénètre dans l’atelier de Serge Ivorra à Pézenas, et dans « le musée de la porte » qu’il a aménagé à proximité, tout change. Les savoirs faire des anciens menuisiers et charpentiers sont admirés et imités par les trois ouvriers hautement qualifiés et les six apprentis qui composent, avec Mario, le frère de Serge, le staff de la SARL. Une des vingt deux entreprises de menuiserie françaises agrées par les monuments historiques. Fines lèvres très rouges, cheveux grisonnants et bouclés, grands yeux intelligents, démarche souple d’un habitué des échafaudages, Serge fait visiter son atelier musée comme un maitre artisan du Moyen Age, les splendeurs de sa cathédrale. Fréquentant les décharges et chantiers de démolition, il récupère pour ses collections, des portes, des fenêtres, des pièces de serrurerie ancienne. Ils observe les essences de bois qui les constituent : noyer, peuplier, cyprès, robinier… et la façon dont ces menuiseries sont composées avec des assemblages à la fois simple et précis qui permettent de les démonter et de les remonter. Fils et petit fils de maçon, ayant suivi la formation des « compagnons » pendant sept ans, Serge est un homme de progrès. Il pense que nos menuiseries industrielles sont une régression et un danger. « En cas d’incendie, le bois résiste mieux que le plastique qui dégage des gaz très toxiques analogues au « gaz moutarde » utilisé pendant la première Guerre Mondiale. »

Ses apprentis, garçons et filles, l’entourent, l’écoutent, prennent goût avec lui au travail bien fait, à l’intelligence de la main tout en restaurant les menuiseries de l’hôtel Dieu de Marseille ou la porte du cimetière du Père Lachaise à Paris. L’ambiance est calme, détendue. Un des ouvriers, qui a réalisé son chef d’œuvre de compagnon à l’atelier, reprendra l’entreprise quand les frères Ivorra partiront en retraite. En sortant de là, je me suis dit que le progrès ne consiste pas à troquer le vin de Bourgogne pour du « coca zéro », ni la main de l’homme pour des machines à commandes numériques. Que le seul progrès qui vaille est celui de l’humanité en marche. Une humanité qui se doit de « construire » des individus solides, intelligents, inventifs et désireux de coopérer les uns avec les autres.

=> sujet [progrès] / message précédent : progrès industriel

11 sept. 2012

rues vivantes

Driss place Salengro, dessin A.S.

Architecte, urbaniste et grand amateur de jardins, Nicolas Soulier est un militant têtu et modeste des villes vernaculaires. Pendant trente ans il va observer avec attention les rues des agglomérations urbaines en France et dans nombre d’autres pays pour comprendre ce qui peut les rendre conviviales et agréables à parcourir, ou à rebours, anonymes et glaçantes. Fort de cette longue enquête et de son travail d’urbaniste de terrain, il fait un certain nombre de propositions pour éliminer les processus de "stérilisation" qui peuvent être le fait de règlements d’urbanisme ou de copropriété, mais aussi de la place excessive accordée aux voitures – "nous sommes chez elles, pas chez nous" – et il plaide pour promouvoir en retour des processus de "fertilisation" qui suscitent les initiatives et interventions des riverains. Il propose de passer du code de la route au "code de la rue", en limitant les vitesses à trente kilomètre heure, en encourageant l’usage du vélo, et en incitant les habitants à s’approprier et à aménager les "frontages". C’est ainsi qu’il désigne l’interface entre l’espace public et l’espace privée de l’habitation.

Il pense que la ville est vivante et qu’il faut apprendre à la cultiver en gérant les conflits d’usage entre ses habitants comme le jardinier les conflits possibles entre les différentes espèces qu’il a planté. Reconquérir les rues*, le livre, très illustré, qu’il a tiré de ses observations et expériences, est tout à la fois simple et lumineux. Si l’on veut que nos tristes urbanisations deviennent plus vivables, Il faut faire en sorte qu’il soit consulté de toute urgence par les architectes, les étudiants en architecture, mais aussi par les responsables des politiques urbaines, les aménageurs, les promoteurs…

3 sept. 2012

racines et flux

L’univers des flux contemporains n'admet plus la moindre profondeur. Quand la vieille notion de racine est évoquée, c’est pour hurler contre un monstre conservateur, paternaliste, pour ne pas dire une doctrine nazi. Pourtant, tout à l’opposé, un autre cliché politique s'impose en résumant le monde des flux à la tyrannie d’un modèle ultralibéral et individualiste. A l’évidence, ces totalitarismes s’identifient dans une opposition terme-à-terme mais aujourd'hui nous subissons uniquement la dictature des flux globaux, où il n’est plus possible de poser les pieds sur terre, insensé de transmettre la moindre chose, inenvisageable de s’imprégner de l’endroit où nous vivons. Tout est réduit et normalisé pour circuler à travers le monde : chaque objet, chaque pensée, chaque individu peut parcourir le globe librement car les désirs et les modes de vie sont identiques et imposés à échelle globale. Notre logement devient un container sur gazon, notre langage est l’anglais, notre travail se résume à tapoter sur un clavier. La seule racine qui correspondrait à cette situation serait le stolon qui bondit, puise sa pitance là où il tombe, et rebondit aussitôt.

Faut-il donc faire l’autruche en plongeant la tête dans le sol pour y trouver une vraie racine ? Pas seulement, car nous risquons l’excès inverse d’une fausse-bonne-idée supposant qu'une chose serait vraie dans une authenticité mesurable à la profondeur de ses origines. Il n’est pas exagéré d’avoir peur car cette lourde doctrine s'inscrit déjà dans les normes paysagères, à l’intérieur des chartes environnementales émises par des administrations internationales - Europe ou Unesco… Elle s'applique déjà dans le règne végétal, en phytosociologie : un purisme des essences via des "habitats naturels" produits par les sols et les climats. Aujourd’hui, si une plante veut survivre à l’arrivée des paysagistes nouvellement formés, elle doit prouver que sa sève est pure, démontrer que sa présence sur ce sol est légitime et que ses racines s'enfoncent bien dans les profondeurs insondables du passé.

Fait étrange, la racine-pivot est une exception dans la nature, s’adaptant surtout à un sol fin, sableux voire mouvant ; à l’inverse, pour le jardinier, le stolon est une plaie, la diffusion non-maîtrisable d’une plante invasive apparaissant souvent sur des sols dégradés, pauvres ou instables. Flux-stolon ou racine-pivot sont finalement deux excès que nous pouvons comprendre comme les adaptations à notre monde en mouvement, instable et culturellement appauvri. La beauté véritable des racines, ni superficielles, ni ancrées sur un seul axe, nous la retrouverons après ces crises et ces illusions (moderne ou anti-modernes), quand le monde renouera avec lui-même, quand l’humain aura retrouvé sa place en son sein.

24 août 2012

pureté esthétique

Revenons à Campo Baeza (cf. v.m.lampugnani), ce parfait exemple de l’académisme actuel assez puritain (blancheur, géométrie parfaite, lavé de tout ornement, et de toute échelle humaine, et tourné sur lui-même) mais très photogénique. Il n’est qu’une preuve supplémentaire que les classes dirigeantes ont besoin d’académismes à suivre. Et c’est le succès de Baeza qui est agaçant plus que son œuvre. Je n’ai, il est vrai, jamais visité ses architectures, mais en revanche j’ai vu une maison de Loos, et j’ai pu constater que chaque pièce y était un bijou de savoir-faire artisanal (marqueteries de marbres, menuiseries savantes, plâtres délicats, fauteuils veloutés). Une continuation du luxe traditionnel par des moyens géométriques plus délibérément lisses. Par les dessins que j’avais vus auparavant, je n’avais pas du tout ressenti cette continuité dans la qualité. Le problème est le succès de Loos, car si on s’inspire de son esthétique avec dix fois moins d’argent, on est poussé à la simplification, et à la perte des savoir-faire.

Esthétique géométrique et industrialisation vont effectivement assez bien ensemble, sans que ce soit une fatalité. On peut tout aussi bien faire de l’ornement industrialisé (exemples en fonte ou terre cuite émaillée au XIXe), ou de la forme géométrique artisanale (Loos). Manifestement l’architecture classique a été plus fertile pour les constructions banales…Mais dans un système économique différent, où le travail était bon marché.

Le nouveau système économique, semble lié à une architecture aussi industrialisée que possible mais qui a perdu aussi bien la pureté géométrique que l’héritage classique. Restent des machines à habiter lumineuses, ronronnantes de VMC, emballées de polystyrène (mortel en cas d’incendie), aux cuisines tiroirisées (imbibées de formaldéhydes), aux cloisons sonores en carton-plâtre, aux menuiseries oscillo-battantes en PVC, aux douches « italiennes », bref dans la droite ligne de la maison du beau-frère de Mon oncle… Rassurons-nous, ce n’est qu’une part riche de la population mondiale qui se ridiculise dans cette grotesque orgie énergétique. Comme dans le film de Tati, il y a toujours des oncles qui persistent à habiter au sommet d’immeubles malpropres et alambiqués et à acheter leur poireau au marché de la place.

23 août 2012

état et système

Dans plusieurs des articles de ce site, on lit une opposition sous-jacente au « capitalisme ». Nous devons préciser cette critique car notre point de vue esthétique ‑ bien qu’il soit absent des discours politiques ‑ a quelque chose à apporter au débat. L’architecture est dépendante du modèle économique qui lui est contemporain : on ne peut pas en faire abstraction. A la fois capitaliste et redistributeur, le système actuel est très contraignant et soumis à la double contrainte du « rendement » et de la « protection sociale ». Comment penser une nouvelle utopie sans mettre à bas ces deux absolus qui se justifient l’un par l’autre ?

Pourquoi indexer la protection sociale sur le temps de travail ? On imagine que les temps de travail par le passé étaient énormes. C’est vrai au XIXe siècle avec les débuts de l’industrie, mais avant ? Chacun habitant près de son travail, le trajet était évité. Aujourd’hui, qui va payer ce transport ? Le travailleur, par sa fatigue et son argent. En admettant deux heures de trajet par jour pour aller et revenir de son lieu de travail, cela fait dix heures par semaine de transport : plus d’une journée supplémentaire… En définitive l’Etat soutient ainsi l’industrie automobile, pétrolière, autoroutière, ferroviaire, etc… parce qu’il est plus aisé de continuer que de réfléchir à un monde où l'on circulerait moins, où le travail ne serait pas perçu comme une marchandise quantifiable mais comme une valeur culturelle que chacun se doit d’apporter à la collectivité.

L’habitat vernaculaire que l’on peut redécouvrir dans les régions rurales ou dans les bidonvilles, est indépendant du système économique contrôlé par l’Etat : l’un est en marge de l’industrie et réalisée par des artisans sans protection sociale suivant un modèle hérité ; l’autre vit des déchets industriels, les recyclent, les agglomèrent, utilisant la tôle ou les bâches plastiques comme certaines cultures se servent de tissages d’osiers ou de roseaux. Si elle ne touche pas au monde agricole, l’industrie peut finalement se dissoudre dans les cultures locales. Ce serait donc l’Etat, par ses règlements d’urbanisme arbitraires, sa protection sociale fondée sur le temps de travail, ses règlement d’hygiène et de sécurité, ses législations sur les appels d’offre, ses choix d’aménagement du territoire, qui oriente la création plus sûrement que l’industrie…

Nous allons très loin dans le raisonnement en admettant que le système capitaliste pèse ainsi sur les choix des Etats et n’est donc pas réductible à l’industrialisation. Détestable par bien des aspects, l’état-système est de plus en plus financiarisé, il lisse la culture des peuples et tente de s’approprier le vivant… Si l’on suit ses règles (charges sociales et règlements d’urbanismes principalement), on ne peut pas réaliser d’architecture vernaculaire…

23 juil. 2012

trois fées

J’aime à penser que, depuis des dizaines de milliers d’années, depuis l’apparition du langage, des arts et des pratiques religieuses, trois fées se penchent sur le berceau de chaque petit homme qui vient au monde et lui offrent chacune un présent.

La première lui donne la capacité d’associer les causes et leurs effets. Grâce à ce don, il deviendra un homo sapiens malicieux capable de se servir d’une lame de silex ou d’un ordinateur et d’imaginer des stratégies complexes et efficaces. La seconde lui insuffle un désir de transcendance au-delà de sa fragile condition. Ce don le conduira, au fil des ans, à s’intéresser aux paroles du chaman, du prêtre ou du philosophe et à se dévouer parfois à une cause commune et même à s’y sacrifier. La troisième enfin, le gratifie d’une sensibilité particulière à l’harmonie et à la disharmonie et d’une attirance pour la danse, les parures, la musique, les représentations figurées et pour tout ce qui suscitera en lui le sentiment de la beauté. Ces trois fées ont longtemps vécu en bonne intelligence et les sociétés leurs ont rendu également hommage. Ce n’est plus le cas de nos jours.