Vers un nouvel art de bâtir - nos villes vont cesser d’être le bras armé d’une vieille doctrine totalitaire : celle du robot-ogre, normalisé et globalisé, dont la beauté de brute ne s’exprime qu’en formatant ses habitants et en violant les paysages. Elles vont se différencier peu à peu comme autant de concrétions naturelles où s’accumuleront ingénieusement les ressources locales, les cultures, les désirs et savoir-faire.

"VV" - un blog pour imaginer cette mutation, partager nos expériences, discuter, se rencontrer, proposer...

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22 nov. 2012

Rodin l'a dit

dessin Claude Hersant via wizzz.télérama


Qui l'a dit ? "Notre époque est celle des ingénieurs et des usiniers, mais non point celle des artistes. L’on recherche l’utilité dans la vie moderne : l’on s’efforce d’améliorer matériellement l’existence : la science invente tous les jours de nouveaux procédés pour alimenter, vêtir ou transporter les hommes : elle fabrique économiquement de mauvais produits pour donner au plus grand nombre des jouissances frelatées : il est vrai qu’elle apporte aussi des perfectionnements réels à la satisfaction de tous nos besoins. Mais l’esprit, mais la pensée, mais le rêve, il n’en est plus question. L’art est mort. […] Aujourd’hui l’humanité croit pouvoir se passer d’art. Elle ne veut plus méditer, contempler, rêver : elle veut jouir […] L’art, c’est de la contemplation. C’est le plaisir de l’esprit qui pénètre la nature et qui y devine l’esprit dont elle est elle-même animée. C’est la joie de l’intelligence qui voit clair dans l’univers et qui le recrée en l’illuminant de conscience. L’art, c’est la plus sublime mission de l’homme puisque c’est l’exercice de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre. L’art, c’est encore le goût. C’est, sur tous les objets que façonne un artiste, le reflet de son cœur. C’est le sourire de l’âme humaine sur la maison et sur le mobilier… C’est le charme de la pensée et du sentiment incorporé à tout ce qui sert aux hommes. Mais combien sont- ils ceux de nos contemporains qui éprouvent la nécessité de se loger ou de se meubler avec goût? Autrefois, dans la vieille France, l’art était partout. Les moindres bourgeois, les paysans même ne faisaient usage que d’objets aimables à voir. Leurs chaises, leurs tables, leurs marmites, leurs brocs étaient jolis. Aujourd’hui l’art est chassé de la vie quotidienne. Ce qui est utile, dit-on, n’a pas besoin d’être beau. Tout est laid, tous est fabriqué à la hâte et sans grâce par des machines stupides. Les artistes sont des ennemis. »
(Auguste Rodin, entretiens réunis par Paul Gsell, collection Idées / Arts, Gallimard.)

18 oct. 2012

changer la vie



Le président de la République en a décidé ainsi : chaque jeune Français recevra à sa majorité une machine à café de marque « Nespresso ». Cet investissement massif de la Nation a des objectifs multiples. Il permettra de relancer notre industrie en faisant fabriquer par AREVA ces sortes de petites centrales nucléaires portatives. Il dynamisera la filière du luxe, qui est, comme chacun sait, un des fers de lance de notre économie : création par nos meilleurs designers de jolies capsules, elles-même enveloppées dans des sachets d’une esthétique raffinée, eux-même disposés dans de superbes boites analogues à celles de la haute parfumerie ou des cosmétiques de madame Bettancourt. Enfin et surtout, cet investissement aura une portée pédagogique essentielle en montrant à chaque futur citoyen que pour être moderne il suffit d’effleurer du doigt un petit bouton lumineux. Que les amis se rencontrent sur Internet et non autour d’une cafetière. Et que, pour le reste, c’est chacun pour soi, chacun sa dose.

=> sujet [mécanisation] / message précédent : mariage mécanique

17 oct. 2012

pantin normalisé

dessin A.S.

A la sagesse discrète de l’être libre qui choisit ses maîtres et ses modèles répond l’excentricité superficielle du pantin qui suit les fils du système et des normes. Mais comment et pourquoi les êtres humains sont-ils devenus des pantins ? Rappelons qu'après la Seconde Guerre mondiale la norme s’est généralisée dans le but d’augmenter la production industrielle. Au-delà d’un calibrage commun (l'historique standard), il s’agissait surtout de pallier aux manques d’effectifs dans l’industrie en remplaçant "l’ouvrier qualifié" par "l’ouvrier spécialisé" : l’artisan, que le client pouvait juger en regardant ses ouvrages, a été remplacé par une "main d’œuvre" formée à la va-vite, sans qualité, interchangeable. Constatant l’efficacité de ce modèle, la société de consommation en a déduit qu’il fallait considérer l’individu comme stupide, qu’il soit producteur ou acheteur. Il fallait donc le protéger en systématisant les normes. Début de notre contre-histoire.

Aujourd’hui, recouverts par d'innombrables normes, même les décideurs s'assimilent à des pantins décérébrés - architecte, médecin, juriste, enseignant, ingénieur, politicien, designer – car ils ne sont que des "agents" baladés pour fabriquer et acheter des produits normalisés d'après les canons contemporains, filoguidés vers le char d'assaut de l'innovation : l’architecte doit suivre la circulaire-truc et la norme ISO-machin pour que son bâtiment soit normalement solide, normalement isolé, tout en répondant normalement aux besoins de l’usager normal… Inutile de chercher du côté du style, d’une influence ou d’un talent pour identifier une construction contemporaine, inutile aussi de s’illusionner en croyant trouver des rinceaux, des coquilles ou des médaillons car nous ne sommes plus à la Renaissance ! Que non ! Pour "identifier" un bâtiment actuel, il faut observer les normes : "nous pouvons voir que cet édifice a été construit après 2007 car c’est un B.B.C. type E.R.P. doté d’accès P.M.R. ", voilà tout ce que pourra dire le guide touristique face au patrimoine des années 1980 à 2020, " car, dans ce temps-là, les modèles se réduisaient à des normes internationales imposées par la loi".

L’architecte-pantin se soumet car les normes revendiquent l’idée de condition universelle. Elles colonisent le monde en conjuguant les doctrines positivistes aux intérêts financiers pour réinventer les usages. Sous couvert de bien-être, elles imposent les a priori modernes d’isolement et de sécurité, elles combattent l’extérieur, la différence, les catastrophes, les maladresses, les fragilités... Mais la morale écologique perturbe depuis peu la certitude normative car elle se veut "durable" et "tolérante", il va donc falloir penser à s'adapter, tout en ralentissant la course. Bientôt, le paroxysme des normes sera derrière nous car le produit global-normal-éphémère-énergivore devra muter vers le local-spécifique-durable-économique. Aujourd’hui, les normalisateurs pensent s’en sortir en se cachant sous la flexibilité et la bonne conscience du green design mais le paradoxe va finir par tout emporter : l’homme intelligent va refaire surface, pantin goûtant avec bonheur la liberté de bouger sans fil, de choisir ses modèles, de vivre sa condition d'être de chair et de sang.

=> sujet [modèle] / message précédent : modèle (déf.)

8 oct. 2012

mariage mécanique

 

d'après wired


La prise de pouvoir de l’industrie sur les mentalités a un peu plus d’un demi-siècle. C’est une épopée qui a son histoire et ses historiens, ses complices - comme Siegfried Giedion ou Le Corbusier - mais aussi ses détracteurs comme Marshall McLuhan ou Lewis Mumford. Moins connus en France, les deux derniers furent rangés dans le camp des perdants ; victimes collatérales du Maccarthysme, leur critique de la mécanisation ne se réduit pourtant pas au marxisme ou au relativisme politico-culturel. Ils cherchaient surtout la place de l’humain ! Ainsi, Mumford s’inquiète pour les femmes que l’on condamne à vivre seules dans leur pavillon alors que les hommes passent leur temps libre à tondre des pelouses… Tout aussi compatissant, McLuhan plaint les riches qui poursuivent le mérite calviniste sans avoir le temps de penser et de se cultiver, subissant sans le moindre recul le tourbillon de la vitesse et de la consommation – relégués au même rang que les petites gens. Le mariage mécanique est aujourd’hui global. Nous voilà tous dans cette prison où seuls les fanatiques et les paranoïaques imaginent encore des gardiens et un directeur, des murs et un dehors.

Auteur de la Mariée mécanique, traduit et édité cette année seulement en français (paru le 14 septembre au éditions e®e), McLuhan comprend dès 1951 que la machine va finir par former un réseau total et que nos imaginaires se calqueront à la morphologie de ce réseau : dictature de l’instantanéité et de l’ubiquité dans une composition abstraite. Il décrit une œuvre moderne où le collage écrase par son universalité le sens de chaque fragment… L’art se réduit au montage car l’importance est dans le réseau plus que dans le "contenu" (individu que l’on jugera réel ou imaginaire, c’est sans importance).

Mais nous découvrons enfin que la disparition des individus dans une bouillie particulaire représente la mort du réseau, la fin des dinosaures ! Pour survivre, le réseau a aujourd'hui besoin d'individualités (pas des stars normalisées), de diversité (qui n’est pas seulement variété) et de formes (non uniquement abstraites). De l'intelligible, du reconnaissable. Il faut donc détourner, superposer, accumuler nos modèles, vivre dans le réseau global pour y redessiner ingénieusement un corps local. Songeons à un art contemporain où le paysage se reconstruit autour de la qualité vernaculaire des détails. Oublions l’héritage surréaliste qui consistait à coller absurdement un corps décapité, guerre-14/18-isé, fragmenté jusqu’au méconnaissable (comme les articles d’un journal), songeons plutôt à la réelle nouveauté d’internet : la capacité de recréer des liens dans une hypermnésie globale… Le retour du vernaculaire ne se fera pas en continuant de séparer des particules élémentaires identiques, en gluant des articles au hasard pour faire un journal  mais en reliant des objets partiellement compréhensibles, en partant d’un récit "local" pour que les éléments s’enchainent, s’entraînent. et forment les topos du réel : vaste, complexe, inaccessible, merveilleux.

=> sujet [mécanisation] / message précédent : machine humaniste

29 sept. 2012

dinosaur corporat°

dessin A.S.

Quand les dinosaures occupaient la planète, il y a plus de soixante millions d’années, de petits mammifères, nos lointains ancêtres, vivaient à leurs pieds dans des terriers qu’ils avaient creusés pour se protéger de ces monstrueux voisins. Le palais des expositions de Perpignan, grosse silhouette pataude qui ne tient aucun compte du paysage urbain qui l’environne est une sorte de dinosaure architectural : beaucoup de matière, peu de réflexion et encore moins de subtilité. Aux pieds de ses grands arcs se tenait l’autre week end, le « Forum des associations ».

Alors que l’architecture du « palais » ne dialogue avec rien, les petits homo sapiens présents à ce Forum étaient tout occupés à coopérer. Les « auxiliaires des aveugles et mal voyants » discutaient avec les responsables des « mandolines du Roussillon » qui présentaient toute une gamme de leurs instruments. « Les petits frères des pauvres » côtoyaient les promoteurs de la « gay pride perpignanaise ». On pouvait admirer une pyramide monumentale de fruits et de légumes bios, se faire maquiller (si l’on était un enfant) par l’amicale du quartier de Saint Asiscle, ou comparer les photos des cuirassés en mer de l’association « des anciens marins ou marins anciens combattants » à celles des superbes fleurs de « l’amicale des orchidophiles du Languedoc Roussillon ».

Les germes des villes vernaculaires sont-ils là, dans cette vie associative qui travaille secrètement les agglomérations d’aujourd’hui ? La petite foule qui parcourait ce « Forum » va-t-elle se mettre à l’œuvre avec du bois, de la chaux, des brouettes… pour édifier enfin un cadre de vie qui lui ressemble ? Les retraités, qui sont nombreux à s’investir dans le travail associatif vont-ils rajeunir et s’affirmer plus vigoureusement face aux dinosaures de l’industrie mondialisée ? Monsieur Charles Darwin que j’ai interrogé à ce sujet m’a répondu « It’s a good question. »

18 sept. 2012

progrès industriel

dessin A.S.

Statistiquement, l'homme suit une évolution positive que l'on mesure dans l'innovation technique, l'inventivité artistique, la hausse de la scolarisation ou encore la baisse de la mortalité. Grâce à ce "progrès matériel", nous travaillons physiquement moins et nous vivons techniquement plus longtemps. Cependant, on doit se poser quelques questions plus en profondeur : nos outils et équipements nous aident-ils vraiment ? L'art est-il encore en relation avec la beauté ? L'école nous apprend-elle à mieux vivre en société ? Notre travail est-il agréable ? Qu'offrons-nous à l'avenir, à nos enfants ? Finalement, sommes-nous satisfaits ou, plus exactement, heureux ? Lentement, de questions en questions, l'affirmation du progrès s'étiole quand nous nous approchons les domaines insaisissables de la beauté, du bonheur, de l'accomplissement…

Notre bonheur augmente-t'il ? Difficile de répondre dans un domaine "métaphysique" ; on peut cependant noter certains symptômes, moments où le regard s’emplit de satisfaction, dans un bonheur quotidien marqué par le sourire et le chantonnement. Arrive alors le plus terrible des constats : les gens ne chantent plus, ne sifflent plus, ni sur leur travail, ni dans leur maison. Bientôt, on internera celui qui siffle encore. Mais les vieux se souviendront que le chant et le sifflotement étaient partout il y a encore une cinquantaine d’années, en cuisine, à la maison, chez le commerçant, à l’atelier, sur le chantier, dans la rue.  Pourquoi ? Tout simplement parce que nous nous contentons désormais d’écouter des sons fabriqués industriellement, la musique se trouvant enfermée dans des objets-médias et des évènements-concerts. Notre plaisir se limite à regarder celui d'individus fabriqués synthétiquement à échelle industrielle - l'industrie de la musique, de l'image. La chose insaisissable qu'était le chant a ainsi été transformée en biens commercialisables où le progrès industriel peut être mesuré : phonographe, radio, pick-up, magnétophone, walkman, MP3, 4, etc.

Le progrès industriel est inhumain car il détruit la beauté et le bonheur en les matérialisant ; anthropophage, aussi, car il demande toujours plus de ruse, de temps et d'énergie pour comprendre, fabriquer et se payer l'objet d'un plaisir individuel imitant le bonheur en société. Il en est de même avec la plupart des plaisirs conviviaux tournant autour de gestes simples et quotidiens : manger, travailler, parler, s'éduquer, marcher, aimer, et - bien entendu - construire et habiter. Distribués en tant que marchandises, les bonheurs individualistes et inanimés de la "consommation", de la "culture", des "loisirs" progressent en dévorant la vie humaine, faite d'action, de partage et de curiosité. Là doit se situer un autre progrès...

=> sujet [progrès] / message précédent : machine humaniste

13 sept. 2012

le salut de corbu

Voici une alerte envoyée par H.L. pour signaler que l'architecture du Mouvement moderne est elle-même victime des doctrines amnésiques contemporaines et de la laideur ordinaire de nos promoteurs :

En passant devant l'armée du salut, je me suis pris à faire le tour du chantier en cours, puis à essayer d'en savoir plus sur le projet (François Chatillon, Architecte en Chef des Monuments Historiques, est supposé en assurer la caution patrimoniale). A l'intérieur du bâtiment de Corbu, au premier abord, pas de vrai diagnostic / archéologie du bâti des éléments originaux en place, et un programme de mise aux normes brutale avec un budget trop restreint pour un bâtiment de cette importance. Passons.

Mais le plus inquiétant porte sur l'annexe de Candilis, conçue et construite en 75-78, non protégée. Le mur rideau est purement et simplement remplacé par une façade de type promotion immobilière (voir photo du chantier et du panneau de chantier)... Comment un ACMH a-t-il pu accepter de co-signer un tel projet ? Comment l'ABF a-t-il pu donner son accord à ce projet directement attenant à un bâtiment inscrit, dont il constitue l'extension ? Comment la ville peut-t-elle se vanter de suventionner un projet dont la commission du vieux Paris a demandé à au moins deux reprises de revoir l'esprit (voeux en PJ) ? Comment la fondation le Corbusier, qui est entrée dans des guerres pichrocolines à propos du finalement bien inoffensif projet de Renzo Piano à Ronchamp peut-elle se satisfaire du sort donné à une oeuvre-hommage d'un des plus fidèles fils spirituel du "maître" ? A ma connaissance, Docomomo ne s'est pas saisi du sujet ? Restera-t-il bientôt un bâtiment de Candilis en France qui ne soit pas démoli ou dénaturé ?

Ne faudrait-il pas faire quelque chose ? Mais peut-être certains de vous en savent-ils plus que moi sur ce projet qui n'a finalement fait que bien peu parler de lui ? N'hésitez pas à diffuser l'information.

29 août 2012

moderne cardinal

Ce matin même, sur France Culture, les suites d’une dépêche AFP tombée hier : Pierre Cardin défend son projet à Venise. C’est le dernier Ovni du moment qui va atterrir sur la terre avec un coût exorbitant . Pierre Cardin parle de "Palais lumière", "ville verticale", "sculpture habitable", puis il ajoute : "Je veux offrir à Venise un grand jardin pour l'éternité. Je suis écologiste, le vert est ma couleur." Tant mieux, là nous ne pouvons qu’approuver, mais la modernité et l’écologie est-ce encore du Corbu Dubaïen ?

S’il est effectivement possible que la ville de demain soit verticale, faite de plateaux qui démultiplieront les surfaces utiles tout en limitant l’impact au sol, cette modernité ne s’imposera pas dans une tradition colonisatrice. L’écologie sera certainement économique et son coût au mètre carré plus proche de 100 que de 10.000$, alors imaginons plutôt ce que l’on peut bâtir à faible coût (et faible impact) avec 2 milliards : construisons une cité d’un demi-million d’habitants, pourquoi pas une ville flottante destinée à reloger la population de la ville - sans énergie grise. Là, ce serait utile, pour ce vieux souvenir urbain que pourrons visiter les futurs touristes, s’ils sont amateurs de plongée sous-marine. J’invite M. Cardin à y réfléchir, si ses propos sont honnêtes.

Plus dramatique, le défenseur du projet convoqué sur France Culture nous affirme que la Modernité est née à Venise, que la ville devrait donc défendre ce projet. La confusion règne. S’il faut considérer la modernité de Venise comme l’invention d’un mode de vie ou d’une architecture qui a influencé tout l’Occident, impossible de voir le lien avec la construction d’une nouvelle tour éconovore. La Renaissance italienne, avec un peu de culture, nous en percevons effectivement les traces partout autour de nous mais nous pouvons être certains que cette super-tour-évènement ne va jamais impacter le quotidien de quiconque à l’avenir ! Définissons donc une modernité cardinale.

24 août 2012

pureté esthétique

Revenons à Campo Baeza (cf. v.m.lampugnani), ce parfait exemple de l’académisme actuel assez puritain (blancheur, géométrie parfaite, lavé de tout ornement, et de toute échelle humaine, et tourné sur lui-même) mais très photogénique. Il n’est qu’une preuve supplémentaire que les classes dirigeantes ont besoin d’académismes à suivre. Et c’est le succès de Baeza qui est agaçant plus que son œuvre. Je n’ai, il est vrai, jamais visité ses architectures, mais en revanche j’ai vu une maison de Loos, et j’ai pu constater que chaque pièce y était un bijou de savoir-faire artisanal (marqueteries de marbres, menuiseries savantes, plâtres délicats, fauteuils veloutés). Une continuation du luxe traditionnel par des moyens géométriques plus délibérément lisses. Par les dessins que j’avais vus auparavant, je n’avais pas du tout ressenti cette continuité dans la qualité. Le problème est le succès de Loos, car si on s’inspire de son esthétique avec dix fois moins d’argent, on est poussé à la simplification, et à la perte des savoir-faire.

Esthétique géométrique et industrialisation vont effectivement assez bien ensemble, sans que ce soit une fatalité. On peut tout aussi bien faire de l’ornement industrialisé (exemples en fonte ou terre cuite émaillée au XIXe), ou de la forme géométrique artisanale (Loos). Manifestement l’architecture classique a été plus fertile pour les constructions banales…Mais dans un système économique différent, où le travail était bon marché.

Le nouveau système économique, semble lié à une architecture aussi industrialisée que possible mais qui a perdu aussi bien la pureté géométrique que l’héritage classique. Restent des machines à habiter lumineuses, ronronnantes de VMC, emballées de polystyrène (mortel en cas d’incendie), aux cuisines tiroirisées (imbibées de formaldéhydes), aux cloisons sonores en carton-plâtre, aux menuiseries oscillo-battantes en PVC, aux douches « italiennes », bref dans la droite ligne de la maison du beau-frère de Mon oncle… Rassurons-nous, ce n’est qu’une part riche de la population mondiale qui se ridiculise dans cette grotesque orgie énergétique. Comme dans le film de Tati, il y a toujours des oncles qui persistent à habiter au sommet d’immeubles malpropres et alambiqués et à acheter leur poireau au marché de la place.

13 août 2012

v. m. lampugnani

Parcourons les revues d’architecture : même s’il n’y a aujourd’hui en France que « d’A » qui semble suivre nos préoccupations contemporaines, il peut être utile de feuilleter quelques dinosaures comme A.A. Celui daté de mai-juin 2012 offre ainsi une navrante description poético-abstraite d’un architecte espagnol, Alberto Campo Baeza, spécialiste bien nommé de la construction pour particuliers, banques et gouvernements surendettés. Dans un pays ruiné par l’immobilier, A.A. décrit son œuvre(dans un style van-der-Rohe, hygiénisé et sécurisé, un tantinet déconstruit, paré de marbre d’un blanc corbuséen) comme une réussite, offrant une belle négation du contexte. Comme si la question du luxe décomplexé des financiers espagnols ne devrait pas nous indigner !

Passons, les numéros 388 et 389 laissent aussi une toute petite place à Vittorio Magnano Lampugnani, un critique dans notre ligne, un historien de l’urbanisme s’attaquant aux gestes gratuits et prônant une certaine ville banale respectueuse des valeurs d’usage. Mais A.A. ne peut laisser dire des choses pareilles et invoque, sous la plume du rebelle institutionnel Stanislaus von Moos, la « convention bourgeoise » (comprendre, avec mépris, « petite bourgeoisie »). Un argument marxiste ressassé alors qu’aujourd’hui il n’existe pas de convention plus bourgeoise que la pseudo-excentricité contemporaine : la norme consumériste qui fait rêver les pauvres est là, il faudrait enfin l’assumer… Car la sclérose historique de la convention bourgeoise n’est plus la tradition classique, c’est la convention moderniste, celle citée ci-dessus d’Alberto Campo Baeza. Depuis le début de la société de consommation (un demi-siècle déjà), le « style innovant » est celui qui protège le système capitaliste. Il n’est pas ailleurs que là, leur bourgeois gentilhomme ! Guy Debord ou Jacques Tati l’ont très bien montré, dès le début, et ce n’est toujours pas compris ?...

28 juil. 2012

bar et science

A l’angle de la rue Bichat et de la rue Alibert, face à l’hôpital Saint- Louis, existe un bar fréquenté par le ‘‘petit peuple’’, des S.D.F. entre autre, peut-être quelques fripons (la racaille comme on dit aujourd’hui). Et puis aussi des gens du quartier qui viennent avec leurs enfants en bas-âge et leur chien. Les chiens font connaissance et manifestent leur joie lorsqu’ils rencontrent un copain ou une copine ; les femmes et les hommes aussi mais c’est plus rare et moins démonstratif. Un bar ordinaire pour gens simples. Or ce bar possède le plus beau comptoir que je connaisse. Dans le plus pur style des années 30. Mélange de matériaux, bois, cuivre, marbre rose et marbre gris, ornementation sous forme de médaillon. Le tout magnifiquement construit et composé, joignant l’utile à l’agréable.

Or en 1957 ce style ‘‘art déco’’ était honni par les profs et les adolescents de ‘‘bonne famille’’ de ma génération qui comme moi suivaient des cours de dessin et de décoration à ‘‘La Grande Chaumière’’. On jugeait que ce style fait de poncifs était ringard. . . Encore aujourd’hui, même si je ne suis pas ringard, cela me laisse pensif. Peut-être n’ai-je pas compris à l’époque que les modes se suivent et qu’il est de bon ton, pour marquer que l’on est dans le coup, de renier la mode précédente, laissant aux pratiquants adorateurs de la mode en cours l’illusion qu’ils sont les meilleurs, qu’ils ont fait un pas dans ce qu’ils croient être un progrès qui les élèvent, qu’ils appartiennent à une élite. Le bon goût, pensent-ils, ce sont eux ; il leur appartient. près avoir parlé de progrès dans les modes en art, parlons d’évolution : Evolution dans les Arts comme dans le monde du Vivant.


26 juin 2012

art d'édifier

dessin Y.B.

On frémit à l’idée qu’en quelques décennies, soixante pour cent des habitants de notre planète sont devenus des urbains. Et les chiffres dans ce domaine inquiètent : Mexico vingt millions d’habitants, Shanghai, Calcutta, Kinshasa… Nos agglomérations françaises, certes moins gigantesques, ne sont pas pour nous rassurer. Elles laissent, quand on les parcourt, le sentiment de l’inachevé, du négligé, d’une manière d’habiter qui n’est pas vraiment tenable sur le long terme. Face à ce déferlement d’une urbanisation chaotique, la ville historique européenne, aussi attractive soit elle, est quantitativement négligeable. Elle échappe aux radars des statisticiens. Mais elle est qualitativement remarquable, et on peut en tirer des enseignements pour réparer et reconstruire nos urbanisations bâclées.

Le premier de ces enseignements, en tous cas le plus spectaculaire, est la place essentielle qu’elle accorde à la venustas dont parlent Vitruve et Alberti dans leurs traités d’architecture. Soit l’importance donnée aux questions esthétiques et à la quête de la beauté. Sur l'Acropole d’Athènes, édifiée au Ve siècle avant Jésus Christ, on peut voir des temples dont les sols sont légèrement bombés, les colonnes galbées et inclinées les unes vers les autres, les lignes horizontales incurvées dans une recherche d’harmonie qui n’a jamais été poussée aussi loin. Des temples qui abritaient des statues et bas relief dont il reste des vestiges disséminés dans quelques musées de par le monde. Des sculptures d’une beauté à pleurer. Athènes la démocratique, avait en ce temps là deux cent mille habitants au maximum. Elle en a aujourd’hui trois millions qui se logent dans des architectures brutalement géométriques réparties dans un tissus urbain répétitif et engorgé par la circulation automobile.

12 juin 2012

futurisme

dessin C.M.


Ce lundi 22 décembre 2008, je visite comme je l’avais prévu l’expo « Le futurisme à Paris, une avant-garde explosive ». Je connaissais un peu ce mouvement pour avoir vu quelques peinture de Cara, Boccioni et Severini et lu les deux manifestes : Celui du poète Marinetti et celui des peintres futuristes. Passé l’entrée je me dirige vers une table située côté sortie où se trouve trois ou quatre volumes sur le futurisme. Un homme et une femme se sont assis et feuillettent un catalogue. Je fais de même. Après quelques minutes, comprenant que ce couple va, après l’avoir visité, sortir du saint lieu, je leur pose la question : « Savez-vous que Marinetti était facho et ami de Mussolini. » - non, ils ne savaient pas. Ils n’avaient pas apparemment pris connaissance des manifestes, ni peut-être eu envie de les connaître.